Entre 2017 et 2027, les sous-marins nucléaires d’attaque type Barracuda (classe Suffren) remplaceront au sein de la marine nationale les SNA actuels de la classe Rubis. Xavier Vavasseur a récemment eu la possibilité unique d’interroger, pour Navy Recognition, l’officier Programme Barracuda sur la prochaine génération de sous-marins de la marine nationale.

Vue générale du Suffren, en construction à Cherbourg

Navy Recognition : Quand le programme a-t-il été lancé ?

Officier Programme Barracuda (qui a désiré rester anonyme pour des raisons de sécurité et de confidentialité) : Les études préliminaires ont commencé à la fin des années 90, mais la phase de définition n’a été lancée qu’en 2001. Le contrat a été attribué en décembre 2006 à DCNS et à son partenaire AREVA TA. Il prévoit la construction de 6 SNA de la classe Suffren, ainsi que plusieurs simulateurs (sécurité-plongée, navigation et entraînement tactique, mise en œuvre du réacteur nucléaire et de la salle des machines), la logistique initiale et la remise à niveau de toute l’infrastructure portuaire associée. L’acquisition de 2 DDS (Dry Deck Shelters, des caissons pour les forces spéciales), le programme MDCN ( Missile de croisière navale de MBDA) et le développement de la torpille lourde F21 sont de programmes importants liés au Barracuda, mais qui n’en font pas parti. Pour ce projet, DCNS est le maitre d’œuvre principal : DCNS a défini l’architecture globale, la plateforme propulsive, l’intégration de tous les systèmes et a aussi coordonné les études de sécurité nucléaire et la maintenance opérationnelle. AREVA TA est maitre d’œuvre responsable de la chaufferie nucléaire.

NR : Combien de marins de la marine nationale et de personnels de DCNS travaillent sur le projet ?

OPB : Pour la marine nationale, il est difficile d’estimer le volume de personnel travaillant pour ce programme. L’organisation est en effet basée sur un échelon fixe réduit (l’équipe de programme), mais s’appuie sur de nombreuses autres entités qui ne sont pas dédiées au Barracuda. L’équipe de programme est régulièrement soutenue par le CEPN (Centre d’Expertise de Programmes Navals), par ALFOST (Commandement de la force océanique stratégique et des forces sous-marines), par les ENSM (Ecole de la navigation sous-marine) et par les différentes bases navales. L’équipe de programme Barracuda délègue ou assigne des tâches ponctuelles à ces entités et entretient des liens étroits avec elles.

L’équipe de programme est composée de 5 personnes au niveau de l’état-major de la marine et de 5 autres à Cherbourg (où les sous-marins sont construits). De plus, 23 marins sont intégrés dans les équipes de DCNS dans le cadre d’un accord spécial.

Avec la constitution en septembre 2015 du premier équipage (dont la taille sera augmentée de 30% par rapport à l’équipage normale), l’équipe de programme recevra un soutien substantiel pour la fin de la phase d’intégration et la préparation des essais.

En ajoutant le personnel de DCNS et ceux de la marine, ce sont environ 2.000 personnes qui participent au processus industriel (la majeure partie travaille pour DCNS).

La partie arrière du Suffren
Avec les barres de plongée et de direction en croix de St-André

NR : Quelles sont les nouvelles capacités apportées par le Barracuda ?

OPB : Le Barracuda est un investissement majeur en terme de capacités nouvelles, reflétant la volonté de la France de maintenir son statut de puissance navale majeure pour les 50 ans à venir. Ce nouveau sous-marin va participer à la stratégie de dissuasion et à l’utilisation de moyens conventionnels dans la projection de puissance ou de recueil de renseignements. Par conséquent, il s’agit à la fois d’un outil de projection de puissance et d’un bâtiment de guerre.

Le programme Barracuda est basé sur l’expérience technique et opérationnelle acquise au cours des dernières années. Il intègre aussi l’évolution des menaces et sera capable d’accomplir toutes ses missions grâce à sa discrétion, sa mobilité, son autonomie et sa puissance de feu exceptionnelles.

Les sous-marins Barracuda seront équipés du futur missile de croisière navale (le MdCN de MBDA) et leur capacité d’accueillir et de déployer des forces spéciales sera améliorée par rapport aux sous-marins actuellement en service. La possibilité de frapper des cibles situées à terre sera une capacité nouvelle pour les forces sous-marines françaises. Le déploiement, à une grande échelle et en plongée, de forces spéciales est une augmentation importante de capacité. L’autonomie accrue et les contraintes réduites de maintenance programmée vont aussi se traduire par des gains de capacité substantiels. Sa manœuvrabilité et sa capacités accrues par rapport à la classe Rubis, rendent le Barracuda particulièrement adapté pour des missions en eaux côtières.

Le kiosque du Suffren

Finalement, des améliorations importantes sont attendues dans le domaine de la discrétion, de la détection acoustique, électromagnétique et optique, ainsi que pour la transmissions de données (capacité accrue de traitement des informations, intégration plus facile au sein d’une force navale...).

NR : Généralement, les zones de patrouille des sous-marins de la classe Rubis sont semble-t-il en océan Atlantique et en Méditerranée. La classe Suffren pourra-t-elle se rendre en océan Pacifique ?

OPB : Ce sont les besoins opérationnels qui dictent le théâtre où sont déployés les SNA français, et non leurs capacités. Dans ce contexte, les capacités améliorées des SNA Suffren rendront leur utilisation opérationnelle plus efficace, plus flexible et plus économique que la classe Rubis.

NR : Selon certains observateurs ou experts, la taille compacte des Rubis a un impact négatif sur leur discrétion acoustique. Au contraire, les SNLE type Le Triomphant sont connus pour leur discrétion extrême. Les SNA Barracuda seront plus grands que les Rubis mais resteront plus compacts que les Astute britanniques ou les Virginia américains. Que pouvez-vous nous dire sur la discrétion des Barracuda et quels facteurs ont conduit à définir la taille définitive des Barracuda ?

OPB : Le Barracuda a reçu de nombreux transferts de technologie issus du SNLE et d’autres développements qui devraient lui donner une très forte discrétion, sans comparaison avec celle des Rubis. Les objectifs de discrétion des nouveaux SNA sont très proches de ceux des SNLE actuels. Leur taille compacte est principalement liée au souhait de limiter les couts induits par la rénovation des infrastructures portuaires, pour accueillir les SNA dans les bases navales. Cela ne devrait pas être un problème cependant en ce qui concerne la discrétion du sous-marin.

NR : Quels types d’armes et combien pourront être embarquées sur les SNA Suffren ?

OPB : Les SNA Suffren seront équipés de 4 tubes lance-torpilles et de 20 postes de stockage des armes. Il pourra embarquer les armes suivantes : torpille F21, missile anti-navire Exocet SM39 Block 2 Mod 2, MdCN, mines FG29. La répartition dépendra de la mission.

NR : Quelle sera la principale force du SNA Barracuda ?

OPB : Plus qu’une évolution, les Suffren constitueront une révolution ou plus exactement plusieurs révolutions dans les forces sous-marines :
- ses capacités accrues seront sa principale force.
- la taille de son équipage (environ 60 marins, presque 10 de moins que sur un Rubis, pour un sous-marin 2 fois plus grand).
- les progrès accomplis dans des domaines comme la gestion de la plateforme et la sécurité-plongée pour atteindre un haut degré d’automatisation sont très importants.

NR : DCNS travaille sur un sous-marin classique, le SMX OCEAN. Est-il possible que certains éléments de recherche et développement issus de ce nouveau programme soient appliqués au programme Barracuda ?

OPB : D’abord, le SMX Ocean est un “sous-marin concept” de DCNS, réunissant toutes leurs nouvelles technologies. Présenté pendant la dernière édition du salon Euronaval, certaines de ses innovations sont destinées à être proposées par DCNS dans les années qui viennent pour leurs sous-marins.

NR : Quels sont les principaux défis du programme ?

OPB : Conserver la taille et les capacités demandées dans un environnement budgétaire sous contrainte. Maintenir l’équilibre global entre le sous-marin et les autres programmes liés — torpille F21, DDS etc — les infrastructures, les installations d’entrainement, à la fois physiquement et au niveau du calendrier.

NR : Quelles sont les dates importantes et l’état actuel du programme ?

OPB : La construction du Suffren se déroule selon le calendrier prévu. La coque devrait être fermée à la fin de l’année. Les premiers essais à la mer sont actuellement prévus pour 2017. Les essais du module propulsion ont déjà commencé et se déroulent normalement. Le système de combat est en phase d’intégration, sans difficulté importante. Les mâts et le système de manutention des armes ont déjà été testés. Le module bouilleur est à bord.

La livraison des SNA est prévue tous les 2 ans à partir de 2020. L’assemblage des sections de coque du Duguay Trouin (2è exemplaire) est terminé et la construction du Tourville (3è) est terminée à plus de 50%.

L’officier Programme Barracuda n’a pas voulu répondre à certaines questions, en raison de leur nature confidentielle. Il s’agit de détails techniques, comme la présence ou non d’un revêtement spécial sur la coque, permettant de réduire le bruit généré par l’écoulement d’eau à haute vitesse (cela permet d’améliorer les capacités de détection passive) ou la présence ou pas d’un système permettant de conserver une position stationnaire, malgré l’effet des courants ou des marées. Ces 2 éléments sont présents sur les SNA américains type Virginia.

Caractéristiques techniques

- Déplacement en surface : 4 650 t
- Déplacement en plongée : 5 100 t
- Longueur : 99 m
- Diamètre : 8.8 m
- Propulsion : un réacteur à eau pressurisée de la famille K15 (PA CDG et SNLE NG)
- Vitesse : supérieure à 23 nds en plongée
- Immersion : supérieure à 350 m
- Equipage : 60 personnes dont 12 officiers.

Entretien réalisé par Xavier Vavasseur

L'analyse de la rédaction :

Barracuda est le nom du programme et Suffren est le nom du premier sous-marin de ce type. Les 2 noms sont employés indifféremment pour désigner la classe de sous-marins.

Référence :

Navy Recognition (Etats-Unis)