Le fils timide d’un ecclésiastique écossais a fait passé àTony Blair un de ses moments les plus difficiles pendant le premier débat parlementaire sur les projets de renouvèlement de la dissuasion nucléaire Britannique.

En décembre dernier, le député conservateur James Gray a soulevé de façon inopportune une question que, a-t-il remarqué, le premier ministre a pour l’instant "éludé".

Le parlementaire du North Wiltshire [1] a souligné que, dans un Parlement Ecossais avec une majorité du SNP [2], il est possible que l’Ecosse se déclare non-nucléaire. Il a ajouté : "Dans ce cas, une dissuasion basée sur des sous-marins ne serait plus possible. Le premier ministre a-t-il pensé à une alternative qui pourrait être nécessaire dans ces circonstances ?"

Blair, désireux d’éviter toute référence à la position précise de la nouvelle flotte de sous-marins nucléaires, a refusé de répondre. "Je ne suis pas prêt à m’engager dans cette hypothèse, pour des raisons évidentes. Deuxièmement, mon sentiment est que la population de l’Ecosse est tout autant engagée pour la défense du Royaume-Uni que partout ailleurs."

A l’époque, Blair s’en est tiré avec ce pas de côté. Aujourd’hui cependant [3], alors que le parti Travailliste passe en chancelant d’un hiver maussade à un printemps stérile, et que les Nationalistes maintiennent leur avance dans les sondages d’opinion, la question de Gray est devenue inévitablement pertinente.

Pendant des décennies, le SNP a été convaincu que les missiles Trident finiraient par être expulsés de Faslane [4], de Coulport [5] et de l’Ecosse dans son ensemble. Aujourd’hui, comme le révèle Scotland on Sunday, il semble que même le ministère de la défense commence à prendre cette perspective au sérieux.

La direction du parti Travailliste savait depuis des années qu’elle devrait prendre une décision sur l’avenir de la dissuasion avant la fin de la décennie — cela apparait clairement dans le programme du parti pour les élections de 2005. Alors qu’il n’a jamais été question d’un gouvernement mené par Blair refusant de renouveler ou de remplacer la dissuasion, il a tout de même dû investir des millions de £ en pour étudier les options disponibles.

Bien que le système actuel, basé sur les sous-marins Trident, n’atteigne sa fin de vie qu’en 2020, le processus de remplacement a en fait commencé il y a plusieurs années, avec des études approfondies et des recherches intensives, en coopération avec le Pentagone [6], dans une installation pour armes nucléaires largement agrandie à Aldermaston.

Le livre blanc, l’avenir de la dissuasion nucléaire du Royaume-Uni, que Blair a dévoilé en décembre dernier, était le point culminant de ce travail - mais il ne contient pas toutes les réponses.

"Le livre blanc fait preuve de prudence en face de l’incertitude," observe le Professeur William Walker, un expert nucléaire à l’Université de St Andrews [7] qui est l’autorité principale sur les relations politiques entre la dissuasion, l’Ecosse et le parlement de Westminster. "Est-il prudent de proposer de dépenser des milliards de $ dans le remplacement du système Trident afin de se protéger contre une menace future indéfinie, alors qu’il n’est pas certain que la dissuasion puisse être conduite de façon efficace en dehors de sa base en Ecosse et qu’il n’est pas certain non plus que le Royaume-Uni existe encore quand le nouveau système est supposé être installé ?"

La loi Ecossaise de 1998, donne à Westminster le contrôle de la défense et de la politique étrangère, ce qui signifie effectivement que les Ecossais n’ont rien à dire sur le fait que le système Trident reste ou pas.

Les Nationalistes ont promis de tenir un référendum sur l’indépendance dans les 3 ans de leur arrivée au pouvoir en Ecosse. Si le nombre d’anti-nucléaires dans l’électorat aide le parti à disposer de la majorité à Holyrood [8], cela pourrait être le premier pas sur la route de l’indépendance, et cela signifie au final indépendance des armes Britanniques.

"Une Ecosse indépendante fera des économies sur la défense," déclarait récemment un document politique du SNP. "pour commencer, nous ne payerons pas pour les Trident, le système d’armes nucléaires de la Grande-Bretagne qui est actuellement basé à Faslane sur le Firth of Clyde. Au cours de négociations d’indépendance, le SNP insistera sur la suppression des Trident, mais leur retrait complet d’Ecosse. A part être moralement et militairement injustifiable, Trident est aussi extrêmement couteux."

Cependant, même si le mouvement vers l’indépendance est ralenti, ou retardé, le ministère de la défense pourrait tout de même faire face à d’énormes obstacles l’empêchant d’affirmer son autorité légitime en Ecosse.

Des militants anti-nucléaires soulignent que malgré - ou peut-être à cause de - la présence de Trident en Ecosse, le niveau d’opposition à la dissuasion dans le pays est beaucoup plus élevé qu’ailleurs, et rassemble des groupes divers dont des politiciens et les églises.

"Les sondages montrent clairement que l’opposition aux armes nucléaires est plus forte en Ecosse qu’au sud de la frontière d’environ 10%, donc le sentiment anti-nucléaire est plus fort à la base," indique John Ainslie, coordonnateur de la Scottish Campaign for Nuclear Disarmament. "Un sondage anonyme de tous les parlementaires écossais effectué par la BBC montrait que 30 sur les 59 avaient déclaré qu’ils y étaient définitivement opposés."

Une administration indépendantiste à Holyrood pourrait facilement provoquer un référendum sur le maintien en Ecosse des Trident.

Le SNP a déjà prévenu de son enthousiasme pour des espiègleries dans le blocage du processus de remplacement des missiles Trident : par exemple, au travers d’un péage d’un million de £ pour chaque transport nucléaire utilisant les routes d’Ecosse.

A St Andrews, Walker, dans un document complet sur le sujet, destiné à un comité parlementaire enquêtant sur la viabilité des projets de Trident, a écrit : "Le SNP a déjà signalé qu’il allait réduire à néant la coopération sur Trident par différents moyens politiques et légaux s’il gagne la majorité au Parlement Ecossais."

Le gouvernement a surmonté par le passé des campagnes de désobéissance civile. Mais il n’a jamais eu à faire face à la force dirigée et assistée par une administration légitimement élue à l’intérieur de ses propres frontières. Par conséquent, les investigations approfondies sur le futur de la dissuasion Britannique ont comporté des discutions sur l’endroit où elle devrait être basée.

Bien que Blair ait rejeté la demande polie de Gray comme une "hypothèse" - et Walker a accusé le ministère de la défense de mettre "la tête dans le sable" - le ministère a suivi avec un intérêt motivé les machinations politiques au nord de la frontière.

"Il est logique que nous devions regarder d’autres sites pour baser les sous-marins et pour stocker les missiles," a déclaré un haut-responsable du ministère de la défense. "Nous devons regarder tout ce qui pourrait avoir un impact sur ce projet, et la possibilité d’un changement dans l’accord de dévolution [9] - même s’il peut paraitre éloigné - est l’un de ces facteurs."

Le résultat a été la résurrection des 9 alternatives étudiées au départ en même temps que Faslane quand le gouvernement Macmillan cherchait un base pour les sous-marins Polaris, il y a plus de 40 ans. Compte-tenu que 5 sont aussi en Ecosse, le ministère de la défense n’a plus que 4 possibilités qui pourraient être décrites de loin comme des options de repli - Milford Haven, au Pays de Galle, et Portland, Falmouth et Devonport sur la côte sud de l’Angleterre.

Selon ce qui a été dit à Scotland on Sunday, Devonport, où les 4 sous-marins de la classe Vanguard sont rechargés et rééquipés, était considérée comme la meilleure option suivante - bien que loin derrière Faslane, puisqu’il ne dispose pas d’une installation comparable au Royal Naval Armaments Depot de Coulport.

Dans son mémorandum finement construit, Walker avertissait que "la politique des Trident et son remplacement sont inextricablement liées avec la politique de l’Union, probablement au détriment des 2". Dans les prochaines semaines, mois et années, puisque tous les 2 font face à la perspective de la dissolution en même temps que la stratégie de défense à long terme du Royaume-Uni, l’Ecosse verra à quel point il a raison.

Notes :

[1Dans le sud-ouest de l’Angleterre.

[2Scottish National Party : Parti indépendantiste écossais.

[3Les élections au Parlement Ecossais ont lieu le 3 mai prochain.

[4La base des sous-marins.

[5L’endroit où les missiles sont stockés.

[6Les missiles Trident sont achetés par la Grande-Bretagne aux Etats-Unis.

[7Première université d’Ecosse.

[8Le Parlement Ecossais.

[9Accord d’autonomie, transfert de certains pouvoirs du Parlement de Westminster à celui d’Ecosse.

Référence :

The Scostman (Grande-Bretagne)