En France, le développement du missile ballistique M51, lancé depuis un sous-marin, s’approche de la fin et, comme prévu, le premier lancement d’essai devrait être effectué d’ici la fin de l’année. En parallèle, l’assemblage des 8 dernières sections du quatrième et dernier sous-marin nucléaire lanceur d’engins SNLE-NG, Le Terrible, est au trois-quart terminé. Il devrait être lancé en 2009 en préparation des essais àla mer, indiquent les responsables du programme.

Le Terrible
Une section du quatrième et dernier SNLE-NG de la Marine Nationale, le sous-marin nucléaire lanceur d’engins Le Terrible, qui doit être le premier à être armé du nouveau missile M51, vu ici au chantier DCN de Cherbourg.© Pierre Julien

Lorsqu’il entrera en service opérationnel en juillet 2010, Le Terrible sera le premier à emporter le M51. Ce nouveau missile dispose d’une portée et d’une précision augmentée de façon substantielle par rapport à l’actuel M45, sa survivabilité et sa flexibilité opérationnelle ont aussi été accrûes.

De plus, le M51 disposera pour la première fis de plusieurs fonctions innonvantes, comme la possibilité de choisir la puissance de ses 6 têtes nucléaires, d’une puissance nominale de 150 kilotonnes chacune. Il sera aussi possible de faire exploser les têtes à haute altitude, créant ainsi une impulsion électro-magnétique (IEM) qui va paralyser les systèmes électroniques au sol sans déclencher au sol les effets destructeurs d’une explosition nucléaire, indiquent les responsables.

Ces aspects (et d’autres) du programme M51 ont été présentés les 18 et 19 septembre dernier par la Délégation Générale pour l’Armement (DGA), qui a pour la première fois autorisé l’accès à certaines de ses installations les mieux gardées. Il s’agissait du chantier naval de Cherbourg où DCN, le groupe de construction naval public, construit Le Terrible, et le centre d’essai de Biscarrosse où une équipe mixte industrie / DGA teste les étages de propulsion à poudre et d’autres composants du missile M51.

La flexibilité accrûe permise par le programme M51 reflète une évolution graduelle dans la doctrine nucléaire de la France, annoncée au début de l’année par le Président Jacques Chirac. Cette évolution comporte l’extension du parapluie nucléaire français au-dessus de certains de ses alliés et au-dessus de ses “intérêts nationaux vitaux” qui n’ont pas été précisés. Elle comporte aussi l’élargissement de l’éventail de situations où la France pourrait considérer que l’usage des armes nucléaires est justifié. Mais les responsables français maintiennent qu’il n’y a eu aucun changement substantiel de la doctrine. “Notre doctrine nucléaire reste inchangée ; elle est simplement adaptée au nouveau contexte internationnal,” déclare le général de brigade Paul Fouilland, responsable de la division des forces nucléaires à l’état-major des Armées.

Cependant, certains craignent que l’extension du parapluie nucléaire, l’introdcution de têtes à puissance variable et la reconnaissance que le M51 pourrait être utilisé pour générer une IEM indique une nouvelle volonté d’amener la politique officielle de la France au-delà de “pas de frappe en premier.” C’est pour manifester contre la perception d’une telle évolution que Greenpeace et d’autres groupes protestataires ont tenté le 23 septembre sans succès une “inspection citoyenne” du centre de Biscarrosse, prétendant que le missile M51 donnera à la France la capacité d’entreprendre une “guerre nucléaire préventive.”

Les essais du missile M51 se préparent à Biscarrosse, une installation située au sud de Bordeaux, exploitée par le Centre d’Essais de Lancement de Missiles de la DGA. Depuis le désarmement du Gymnote, un vieux sous-marin utilisé pour les essais de tir de missiles ballistiques, la DGA a développé une installation complète de test qui comprend un caisson submersible pour les essais d’éjection de missiles inertes (situé à Toulon) ; des installations de lancement pour tester les étages de propulsion des missiles ; un pas de tir à terre ; et une piscine circulaire, de 100 mètres de profondeur, dans lequel un caisson spécial, représentant le tube lance-missile du SNLE-NG et ses installations associées, est immergé pour effectuer des tests de lancement en plongée. Le premier lancement depuis le caisson sous-marin est prévu pour la fin 2008, et un total de 10 lancements d’essai sont prévus avant que le M51 n’entre en service.

Installations d’essai du M51
Les installations d’essai du missile M51, au Centre d’Essais de Lancement de Missiles des Landes de la DGA, comprennent ce pas de tir pour les étages de propulsion. Elles sont situées àSaint Jean d’Illac, près de Bordeaux. (Photo Pierre Julien)

Ces nouvelles installations d’essai vont permettre des économies significatives : les 10 lancements d’essai prévus pour le programme de développement du M51, indique le responsable du programme, le Col. Jean-Louis Cardamone, sont beaucoup moins nombreux que les 40 qui avaient été nécessaires pour développer la précédente génération de missiles, les M4/M45. Les essais de propulsion du missile et les lancements exigent chacun entre 6 et 30 mois de préparation et entre 10.000 et 40.000 homme-heures, même si la phase de combustion toute entière ne dure qu’environ 60 secondes. Cela explique le calendrier prolongé des essais du missile et les coûts élevés du développement.

La France investit environ 5,7 milliards d’euros pour développer le M51 et adapter ses installations de soutien de la base sous-marine de l’Ile Longue, près de Brest. 2,8 milliards d’euros supplémentaires seront nécessaires pour fabriquer les 3 lots de 16 missiles chacun [1] et des pièces de rechange. Le développement et la production des têtes nucléaires et des sous-marins SNLE-NG sont financés séparément.

Le général Christophe Fournier, responsable du bureau du projet Coelacanthe qui supervise les programmes du M51, du SNLE-NG et du soutien, indique que les “coûts sont étroitement corrélés avec les enveloppes budgétaires autorisées,” impliquant que le programme respecte le budget sans le dire explicitement.

Le financement total du projet Coelacanthe est en moyenne d’1,5 milliard d’euros, soit environ la moitié de l’investissement annuel de la France dans ses forces nucléaires. Le reste va au financement des têtes (environ 1 milliard /an), 60 millions d’euros/an pour les communications liées au nucléaire, et 390 millions d’euros/an pour financer la composante aérienne des forces nucléaires. Les dépenses correspondant aux forces nucléaires, souligne Fournier, représentent en moyenne moins de 10% du budget de défense de la France.

Au départ, la France avait prévu de développer un missile plus puissant, le M5, mais il a été annulé en 1996 pour des raisons budgétaires. En réduisant les exigences de portée et de précision du M5, le programme M51 lancé en 1998 a permis d’économiser environ 1 milliard d’euros sans diminuer significativement l’efficacité opérationnelle, indique Cardamone.

Maintenir la crédibilité de la flotte des SNLE a reçu la plus haute priorité puisque la France a réduit unilatéralement dans les 10 dernières années ses forces nucléaires, retirant du service les missiles ballistiques S3 qui pouvaient être lancés depuis sa base du Plateau d’Albion, annulant le missile mobile Hades et réduisant le nombre de têtes nucléaires dont elle dispose. Quand le programme de modernisation actuellement en cours sera terminé, la dissuasion nucléaire reposera sur 4 SNLE-NG, emportant chacun 16 missiles M51, et sur les Rafale F3 de frappe nucléaire, de l’armée de l’air et de la Marine, armés du missile Air-Sol Moyenne Portée Amélioré (ASMPA).

Le développement du missile ASMPA, une version améliorée de l’ASMP qui équipe actuellement les Mirage 2000N et les Super Etendard, est lui-aussi proche de sa conclusion, et, à ce jour, il a réussi 3 lancements d’essai, ont indiqué les responsables. L’ASMPA, qui aura une portée de plus de 500 km, devrait entrer en service en décembre 2008, lorsqu’il équipera une première escadrille de Mirage 2000N. Il équipera ensuite la première escadrille opérationnelle de Rafale F3 en décembre 2009 et une seconde de Mirage 2000NK3 en septembre 2010. Toujours en 2010, l’ASMPA équipera une escadrille de Rafale F3 basée sur porte-avions qui remplacera les Super Etendard dans le rôle de force de frappe nucléaire. Lorsque le programme sera terminé, les Rafale F3 de l’armée de l’air et de la Marine seront les seuls avions de combat français à capacité nucléaire.

Le M51 pèse 54 tonnes, soit environ 50% de plus que le M45 qu’il va remplacer ; il mesure 12 mètres de long et 2,3 mètres de diamètre. L’orientation des tuyères est réalisée grâce à des actuateurs électriques (au lieu de vérins hydrauliques). Il dispose d’un système de navigation astronomique en plus d’un système inertiel, d’un bouclier déployable pour faciliter la pénétration aérodynamique dans l’air après le lancement. Le cône supérieur et les étages de propulsion sont constitués de matériaux composites à base de fibre de carbone. La portée serait plus proche des 10.000 km plutôt que des 8.000 km.

La version initiale (connue sous le terme M51.1) sera équipée de 6 têtes nucléaires TN75, développées et fabriquées par la Direction des Affaires Militaires du Commissariat à l’Energie Atomique, ainsi qu’un nombre non-précisé d’“aides à la pénétration” [2]. Une version améliorée (M51.2), prévue d’entrer en service en 2015, sera équipée de la nouvelle tête TNO.

EADS Space Transportation est le principal sous-traitant du programme M51 tandis que G2P, une joint venture entre la SNPE et Snecma Propulsion Solide, fournit les étages de propulsion. Ensemble, ces 2 sociétés emploient environ 2.300 personnes sur le programme M51. Au total, plus de 15.000 personnes travaillent pour la dissuasion française.

Puisque EADS est une société multinationale avec un encadrement international, des garde-fous spécifiques ont été mis en place pour garantir que seuls des citoyens français participent au programme M51 et aux autres programmes nucléaires. Ceci implique par exemple une ligne hiérarchique distincte, entièrement française, reliant la direction de EADS Space Transportation au co-président d’EADS, Louis Gallois.

Le Vigilant
Le troisième sous-marin SNLE-NG, Le Vigilant, vu après l’assemblage final au chantier DCN de Cherbourg. Son système de propulsion àpompe-jet est masqué pour protéger sa conception. (Photo : Marine Nationale)

La construction du Terrible à Cherbourg est bien avancée. Toutes les sections de coque ont maintenant été assemblées à partir des anneaux pré-fabriqués et entièrement équipés. Elles sont alignées dans 2 halls d’assemblage parallèles. Les sections de coque sont installées sur des “marcheurs” contrôlés par ordinateur et alimentés hydrauliquement, chacun équipé de 4 “pieds” et d’un support central, qui peuvent manoeuvrer et déplacer les sections de coque. Au final, les “marcheurs” vont placer le sous-marin terminé sur un ascenceur qui va le descendre dans une cale sèche. Lorsque la cale sera inondée, le sous-marin flottera simplement, évitant le stress mécanique provoqué par un lancement traditionnel sur une pente graissée.

Ces sous-marins sont beaucoup plus grands que leurs prédécesseurs de la classe “Le Redoutable”. Ils mesurent 138,5 mètres de long, déplacent 14.120 tonnes, le diamètre de la coque est de 12,5 mètres. Leur signature acoustique est fortement réduite, “environ 1 millième de celle des SNLE précédents,” selon Fournier de la DGA, grâce à des modifications importantes de la conception qui comprend une 2ème coque interne montée sur absorbeurs de choc pour toutes les machines vibrantes, le refroidissement par eau pour l’électronique de bord, l’utilisation généralisée de matériaux composités, et une forme plus hydrodynamique pour une meilleure pénétration dans l’eau. Ils sont équipés d’un pompe-jet au lieu d’une hélice conventionnelle. Les responsables de DCN indiquent que, et la vitesse en plongée (plus de 25 noeuds), et l’immersion maximale (bien plus de 300 m), ont été améliorées par rapport à la précédente classe des SNLE français. Ils ne donnent cependant aucun chiffre précis.

3 SNLE-NG (Le Triomphant, Le Téméraire et Le Vigilant) sont déjà opérationnels et sont équipés de missiles M45 ; ils seront équipés du M51 lors de prochaines périodes d’entretien majeures. D’ici 2015, tous les 4 seront équipés du dernier missile. Les SNLE français subissent une période d’entretien majeur tous les 7 ans en moyenne.

Le coût total du programme SNLE-NG, y compris le R&D et la production, est d’environ 15 milliards d’euros ; chaque sous-marin coûte environ 2,5 milliards d’euros.

Le sous-traitant principal du programme SNLE-NG est DCN. Les principaux autres sous-traitants sont Thales, Safran et les Constructions Industrielles de la Méditerranée (CNIM). Le réacteur nucléaire K15 est fourni par Techicatome, une filiale du Commissariat à l’Energie Atomique.

Par Giovanni de Briganti

Notes :

[1Il y a 4 SNLE opérationnels. Comme il y en a toujours un en entretien de longue durée, il n’a pas besoin de missile.

[2Des fausses têtes destinées à leurrer les défenses anti-missiles ?

Référence :

Defense-aerospace