Outre la bataille actuelle entre les chefs militaires russes et l’industrie de défense, une crise se développe à propos de l’achat prévu de 2 porte-hélicoptères de type Mistral à la France.

Il s’avère que les 2 parties ont un avis différent sur les technologies qui devraient être couvertes par l’accord et sur le montant global de l’accord. La Russie insiste pour que les Mistral livrés soient équipés de tous les systèmes modernes de contrôle, raison principale pour laquelle ils voulaient les bâtiments. Contrairement à la croyance populaire, la marine russe est d’abord intéressée par les capacités du Mistral comme centre de commandement, et pas par son potentiel finalement modeste de projection de force.

Mais la marine et l’industrie de défense françaises s’inquiètent du transfert du système de commandement et de contrôle SIC-21. De plus, la Russie veut acheter les 2 Mistral, avec toutes leurs options, pour 980 millions €, là où la France calcule le prix de l’accord à 1,15 milliard €.

Ces désaccords ont conduit à un blocage des négociations au début avril, et les 2 parties travaillent actuellement à les relancer. Un haut-responsable russe est déjà devenu la victime. Le président russe Dmitry Medvedev a renvoyé le vice-amiral Nikolai Borisov, peut-être pour avoir accepté le prix de 1,15 milliard sans en avoir reçu l’autorisation de sa hiérarchie.

Quelle est la raison principale de cette crise ?

Comme d’habitude, les 2 parties ont contribué au problème. La Russie n’a pas encore construit l’expérience de négocier l’achat à l’étranger de matériels militaires. Malgré la croyance populaire que la Russie prévoit de ré-équiper ses armées avec des systèmes d’armes étrangers, la réalité est que ces importations ne dépassent pas les 100 millions $ par an. Au contraire, la Russie a exporté plus de 10 milliards $ en armement en 2010, et 16 autres milliards ont été vendus aux armées russes. De plus, la part du lion de ces supposées “importations” sont en fait des systèmes et des composants que des clients étrangers voulaient faire installer sur des systèmes russes destinés à l’exportation, ce qui signifie qu’elles n’étaient pas destinées aux armées russes.

Sans expérience des négociations des contrats d’armement avec l’étranger, la Russie n’a pas non plus la législation et le passé de coopération nécessaires entre les différentes institutions. Cela a conduit à un niveau de coopération loin d’être parfait entre la marine russe, Rosoboronexport — l’agence d’exportation et d’importation d’armement — , et l’industrie russe de défense.

Il y a aussi de puissants opposants à cette accord, côté russe, en particulier l’industrie de la construction navale et son patron, le vice-premier ministre Igor Sechin. A l’été 2008, Sechin a stoppé l’achat du croiseur ukrainien Ukraine pour 20 milliards de roubles (plus de 670 millions de $, 493 millions €), alors qu’il n’était pas terminé. Depuis, l’influence de l’éminence grise a décliné, mais elle reste suffisamment forte pour bloquer l’achat des Mistral, d’une manière ou d’une autre. Des opposants politiques au ministre de la défense, Anatoly Serdyukov, et à ses réformes, ont aussi utilisé les désaccords sur l’accord Mistral pour renforcer leur cause.

Bien que la construction d’une flotte russe équilibrée nécessite en effet des bâtiments de débarquement et des porte-avions, disposer d’un porte-hélicoptères n’est pas une nécessité vitale. Le besoin le plus urgent concerne des corvettes et des frégates, ainsi que des sous-marins classiques de dernière génération. Par conséquent, l’achat de Mistral ne devrait pas être une haute priorité.

Selon une théorie populaire, la Russie aurait commandé les Mistral, pas tant pour augmenter sa marine, mais comme un geste de remerciement envers la France et son président Nicolas Sarkozy pour la position française au cours de la guerre Russie - Georgie en 2008. A cette époque, le chantier naval de Saint-Nazaire n’avait pratiquement aucun client. Une éventuelle commande russe était importante pour l’industrie française de la construction navale et pour la réputation politique de Sarkozy. Mais, depuis, la situation a changé du tout au tout. La situation économique du chantier de Saint-Nazaire n’est plus aussi grave qu’elle l’était en 2008, et les Français peuvent désormais se permettre d’adopter une position plus ferme sur la question des transferts de technologies sensibles.

De plus, la Russie et la France approchent de nouvelles campagnes électorales, et les 2 présidents espèrent les remporter. Par suite, tout engagement politique ou personnel pris par le passé, perd graduellement de la force.

Enfin, la position soudainement plus dure de la Russie sur l’accord pourrait être la conséquence de l’insatisfaction de Moscou à propos de l’implication de Sarkozy dans l’opération libyenne. La France, principale instigatrice de l’opération libyenne, et d’autres armées occidentales, sont accusées par Moscou d’être allées bien au-delà de ce qui était autorisé par la résolution du Conseil de Sécurité :
- faire respecter une zone d’interdiction aérienne,
- protéger ses civils.

Dans ce contexte, la décision de Moscou de revenir en arrière sur l’achat de Mistral pourrait envoyer un signal à Paris que la relation spéciale entre les 2 pays pourrait souffrir, si les choses vont trop loin dans la campagne de la coalition occidentale contre la Libye.

De leur côté, au cours des dernières années, les exportateurs français d’armement ont montré une capacité sans égale à torpiller les contrats d’armement au tout dernier moment. Ils ont fait brillamment la preuve de cela lors des tentatives de vendre des Rafale au Maroc, au Brésil et aux Émirats Arabes Unis — des pays qui, traditionnellement, achetaient des matériels français et entretiennent d’excellents relations politiques, militaires et industrielles avec Paris.

Au cours de la première moitié de la dernière décennie, les exportations françaises de matériels militaires atteignaient entre 6 et 7 milliards $ par an. Mais depuis, elles ont chuté à moins de 4 milliards $ par an. C’est moins que la Russie et la petite Israël, un pays qui ne construit pourtant ni avions de chasse, ni bâtiments de guerre. En fait, les spécialistes de l’armement remarquent que les armes françaises sont inhabituellement couteuses, que les Français font preuve d’arrogance et d’avarice dans leurs contacts avec les clients potentiels, et que la France a du mal dans le service après-vente des équipements qu’elle vent, un reproche aussi fréquemment fait pour les exportateurs d’armes russes.

Pour toutes ces raisons, le plus important contrat d’achat d’armes par la Russie à l’étranger risque d’être annulé. Le temps travaille contre l’accord Mistral, et les chances de signer un contrat définitif deviennent de plus en plus minces.

Référence :

Moscow Times (Russie)